Nue – Les premières pages

Les premières pages
nue
Anna Salvaje

À celles qui désirent.
À celles qui aiment sans demander la permission.
Parce que le bonheur se pardonne encore moins que la douleur.

Chapitre 1

Bienvenue sur le site #1 des rencontres entre personnes mariées !
Que vous recherchiez une aventure près de chez vous
ou un amant à l’autre bout du monde,
le site vous propose un espace privilégié pour entrer en contact
en toute sécurité avec les infidèles du monde entier !
Envie de rencontres adultères ? À vous de jouer !

Un site de rencontres. Ouvertement pour les planqués. Ça m’intéressait ? Peut-être. Des aventures, j’en avais toujours eues — pour une belle femme c’est facile. Mais ça faisait un moment que ça n’arrivait plus. Le scénario, j’en avais assez : la drague, la gestion poisseuse de la fin et, surtout, le jugement. Parce que n’importe quel mec, même le plus infidèle, aime se dire que tu trompes ton mari pour lui. Que c’est lui qui t’a fait craquer. Et quand il se rend compte que c’est toi qui avais tout décidé — c’est toi qui avais choisi, séduit, commencé — sa gueule change. Il le prend mal. Et il te juge.

Un site fait pour ça. Cartes sur table dès la première minute. Pourquoi pas ? Sans chichis. Sans ambiguïté.

Pensé au quotidien par une équipe 100 % féminine.
Le pouvoir aux femmes pour des rencontres extra-conjugales
en toute discrétion !

En toute discrétion… Ben voyons ! Pensé par une équipe féminine ? Mon cul, ouais ! Il y a forcément un mec derrière. Puis je me suis dit :

« Après tout, pourquoi pas ? Peut-être que ça fonctionne. Par contre, il te faut un pseudo… Anna Monti. Non, trop passe-partout. Anna Farouche ? Déjà mieux, mais ça fait trop sur la défensive. Anna Sauvage… on y est presque, mais non, trop transparent. Attends un peu, attends… Anna Salvaje. Voilà. Anna Salvaje. »

C’est comme ça que je me suis inscrite, pour voir, sans attentes ni regrets. C’était un jeu, un raccourci. Et je dois reconnaître que ça marche.

Ou plutôt, ça a marché. Avec des hommes mariés, quadras, quinquas, accomplis, élégants, brillants. Un rituel plus rapide : apéro, dîner, hôtel.

Ça marchait. Quelques semaines, un mois ou deux au plus. Puis c’était fini, et cet amant rejoignait les autres — rien que des types dont je me rappelle à peine le nom. Pas une image, pas un rêve, pas une idée. Mais moi je savais jouer. Et comment. Du moins tant que le jeu a marché.

Mais combien il s’en était tapé, le Prince Charmant, avant de vivre heureux et d’avoir beaucoup d’enfants ? Et après ? Le conte ne le dit pas. Lui c’est un conquérant. Nous on est des putes. On vit dans un cagibi avec un palais à disposition, et gare à celle qui en sort. Je le savais bien : à chaque fois qu’un homme découvrait un message sur mon téléphone, je ne voyais pas de peine sur son visage. C’était du dégoût. Comme si d’un coup j’étais devenue une autre. Mais quand c’était moi qui surprenais un message sur le sien, tout le monde était là à me dire que j’exagérais, que ces choses-là arrivent. Alors j’ai décidé de sortir du cagibi et de me prendre le palais tout entier.

Le système est très simple. Quelqu’un t’écrit, tu regardes sa fiche, tu réponds ou pas. Personne ne le prend mal. Et si quelqu’un le prend mal, on s’en fout.

La plupart des utilisateurs mettaient des semaines avant de se rencontrer. Ils chattaient, se racontaient signes astrologiques et couleurs préférées. Pas moi. Moi je voulais le sentir, l’homme à qui j’avais décidé de répondre. On se voyait dans un café et je le testais.

« Casting pour mon lit ». C’est comme ça que je les décrivais à Valeria, la seule amie au courant de ma double vie.

Parce qu’au téléphone tu comprends rien. Tu peux t’envoyer des photos, des vocaux, te mettre à poil devant un écran. Mais l’autre c’est ton invention. Tu te fais un film dans ta tête — sa bouche, ses mains, comment il te toucherait — et lui de son côté, même topo. Puis vous vous voyez et c’est pas lui. C’est pas elle non plus. T’as parlé un mois avec quelqu’un et il te plaît même pas. Parce que tant qu’il n’y a pas le regard et la voix sans micro tu sais pas. Et surtout, sans l’odeur, tu sais pas.

Je cherchais des amants, pas des copains.

L’odeur c’est toujours la première chose qui doit me plaire chez un homme, si je veux me le faire. Cinq minutes me suffisent pour savoir si ça marche. D’où se voir tout de suite : si le mec ne me plaisait pas, au max, j’allais perdre le temps d’un café, au pire d’un déjeuner. À quoi bon tourner autour du pot avant de se renifler ? Si les échanges avaient été intéressants, tu imagines la déception de pas être raccord sur les odeurs.

Quand l’homme passait le casting, presque toujours, au deuxième rendez-vous, on baisait. Si le sexe était bon on se revoyait quelques semaines, jusqu’à ce que je me lasse. Ça aussi c’était l’odeur qui me le disait. À un certain point l’odeur de l’amant du moment devenait neutre, comme l’air d’une pièce où t’es restée trop longtemps. Ça me dégoûtait pas. Ça disparaissait. Et quand le corps d’un homme n’a plus d’odeur pour toi, tu peux encore baiser avec, mais c’est comme manger sans faim. À ce moment-là j’arrêtais tout et je recommençais.

Le dernier s’appelait Marco, ou Matteo, un truc en M en tout cas. Il m’avait bien baisée, rien à dire. Deux heures dans un hôtel derrière Cadorna, draps discrets, salle de bains avec kit de mini produits. En se rhabillant je suis passée près de lui pour attraper mon sac sur la table de nuit. Rien. Pas d’odeur. Je l’ai regardé enfiler sa chemise, la boutonner par le bas, le geste automatique, et j’ai pensé : son odeur, elle a disparu quand ? Aujourd’hui ? La fois d’avant ? Ou il n’en a jamais eu et je m’en aperçois que maintenant ? Je lui ai fait la bise — le genre de bise qu’on fait à un collègue après un déjeuner de boulot — je suis sortie et je savais déjà que je le reverrais pas.

Des baises tranquilles dans la pénombre d’une chambre d’hôtel, ou debout dans les chiottes d’un resto, avec plus envie de se bouffer que de bouffer. Du cul, rien que du cul. Sans complications, sans embrouilles ni malentendus. Et la certitude de pouvoir, à n’importe quel moment, me lever, me rhabiller et tourner les talons, sans expliquer ni justifier quoi que ce soit.

Les types mariés, c’était une garantie : je pouvais accepter, refuser, reporter et eux ne me faisaient pas chier. L’important c’était de faire attention. Un téléphone à part, un faux nom, jamais deux fois le même hôtel. Et une procédure précise pour l’après. Douche à l’hôtel, toujours. Shampoing, gel douche, une touche de mon parfum. Dans le taxi je vérifiais : cou, poignets, cheveux. S’il restait quelque chose qui n’était pas à moi, je baissais la vitre et je me laissais laver par le vent jusqu’à la maison. Clés. Couloir éteint. Chaussures retirées dans l’entrée pour ne pas faire de bruit. Si mon mari était encore debout, j’allais dans la cuisine, je me versais un verre d’eau, je disais « réunion à rallonge », et ma voix sonnait normale parce que c’était normal. J’étais la même femme. J’avais juste changé de chaussures.

Presque tous avaient épousé une nana sans histoires, de celles élevées avec des petites maisons à décorer et des poupons à habiller. Douce présomption : si vous saviez combien de ces femmes j’ai croisées dans les privés. De pénible ils n’avaient que l’ego surdimensionné, la manie de m’expliquer les choses, genre : « T’as vu comme je suis doué ? T’as d’la chance, petite ! » Mais c’était un détail : s’ils avaient une belle bite et savaient s’en servir, je leur pardonnais volontiers. Puis il y avait une poignée de timides, ceux qui avaient tout misé sur la carrière et arrivaient à la quarantaine morts de trouille, avec l’haleine de quelqu’un qui a retenu son souffle trop longtemps. Ceux-là m’envoyaient des petits messages, jouaient les romantiques, simulaient une relation mièvre que ni l’un ni l’autre ne voulait vraiment, et moi je les tolérais une fois par mois, au plus, quand ils passaient par Milan, parce qu’au fond il y avait quelque chose de touchant dans leur façon de s’asseoir au bord du lit pour chercher les mots justes avant de me toucher. Le top, c’était mes pairs : des hommes qui me baisaient avec envie, sans se raconter ni me raconter d’histoires. C’est connu : pute au masculin, ça se dit grand baiseur.

Du sexe passionné, attentionné et généreux. Érection immédiate et prolongée. Certains prenaient des cachets pour la garder dure ? Beaucoup de femmes, ça les met mal à l’aise et leur fait perdre de l’estime, pas moi. La bite en berne c’est pas joyeux même quand t’es amoureuse, alors quand il t’est indifférent, ça donne envie de chialer.

Dans tous les cas, quel que soit l’amant du moment, ma vie secrète restait séparée de celle de tous les jours. Elles ne se touchaient pas. Je dormais tranquille la nuit, sans remords, sans besoin d’analystes ni de confesseurs.

Et c’est comme ça que ça s’est passé, d’une aventure à l’autre, pendant deux ans. Deux ans d’hôtels aux rideaux tirés et de taxis du retour où déjà je ne me rappelais plus sa tête. Deux ans où aucun homme ne m’a laissé une marque, une insomnie, une raison de regarder mon téléphone deux fois.

Jusqu’à une nuit de fin mai. Tard. Je me suis retrouvée sur le canapé, pieds nus sur l’accoudoir, la robe du boulot encore sur moi, juste la fermeture ouverte sur le côté parce que j’avais pas envie de me changer. Je faisais défiler le site avec le pouce comme on parcourt un menu sans faim, le geste de chaque soir, distraite, la télé allumée sur rien et le verre de vin par terre. Un certain Adriano m’écrit.

Je ne sais pas pourquoi il l’a fait ni pourquoi je lui ai répondu : il ne correspondait pas du tout au type que je m’étais fixée. D’ailleurs un type pareil n’avait même rien à faire sur ce site de mariés infidèles. Avec quelqu’un de différent de toi ça peut être difficile de baiser ne serait-ce qu’une fois, non ? Et Adriano était trop jeune, vingt-quatre ans, célibataire, étudiant. Ce genre de profil je ne les calculais jamais.

Il m’avait écrit une blague naïve et je n’avais pas résisté à la tentation de lui faire remarquer qu’elle était nulle. Va savoir pourquoi, je voulais l’humilier. J’imagine que j’enviais ces vingt-quatre ans et que je m’en moquais parce que j’en avais le droit. Mais lui s’était excusé pour la blague et il l’avait fait dans un italien correct. Ah, l’italien correct… Ce que c’est sexy, l’italien correct.

Du chat on est passés aux messages sur le téléphone, puis aux appels. Je n’avais aucune intention de le rencontrer : trop en dehors de mon cadre. Mais l’appeler de temps en temps me plaisait, ça m’amusait de le faire rougir, de lui envoyer une photo de moi — le décolleté, une cheville, le détail d’une cuisse. Et je l’invitais à m’envoyer des vocaux, des mots avec des r, parce qu’Adriano a une manière bien à lui de le prononcer. Je lui disais que je mourais de curiosité pour sa langue quand elle faisait ce son. En général, après ces petites blagues, Adriano se taisait au téléphone. Il n’était pas habitué aux conversations chargées de sous-entendus — que moi j’adore — et alors pour jouer je montais d’un cran. Je l’imaginais rougir quand je faisais exprès de glisser des doubles sens dans des mots et des situations normales. Une fois je l’ai entendu avaler sa salive de l’autre côté. Un petit son, involontaire. La gorge qui se serre. Ça m’a fait sourire. Bref, je jouais avec lui.

Mais un soir, après avoir raccroché, je n’ai pas posé le téléphone. Il est resté là dans ma main et je le regardais comme on regarde une porte qu’on ne sait pas si on va l’ouvrir ou non. Je ne pensais à rien de précis. Ou si : je pensais qu’avec tous les autres je l’avais su par l’odeur. Ce garçon je ne l’avais pas encore reniflé et déjà je rappelais son numéro sans savoir pourquoi.

Ça aurait dû m’alerter. Mais je n’ai pas voulu écouter.

Chapitre 2

Valeria et le printemps

Avec Valeria on est amies depuis des années. Assez pour se permettre d’être curieuse de moi sans envie ni jugement.

On était au Martini de Corso Venezia, assises à une table en terrasse, dans la cour intérieure pleine de plantes. J’adorais cet endroit au printemps. C’était comme aller à la rencontre du printemps : tu enfilais une robe légère, les jambes nues, sans collants, tu t’asseyais dans la lumière, dans tout ce vert, avec Milan encore posée sur l’asphalte gris de l’hiver et tu commençais déjà à voir changer la ville. Juste un entrebâillement à travers le portail.

« Tu vois qui en ce moment ? Encore l’architecte ? »

Je sortais. Pardon. Je baisais depuis deux mois avec Roberto, un architecte romain de quarante-sept ans qui s’était installé à Milan quelques années auparavant. J’étais bien avec lui. L’une des meilleures prises que la base de données du péché, comme l’appelait Valeria, m’avait refilée.

« Oui. Bien sûr. »

« Montre-le-moi, je ne me souviens plus de sa tête », a-t-elle demandé en pointant mon tél.

Valeria avait été mon confesseur pour chaque baise secrète des deux dernières années ; sauf qu’au lieu de me donner une pénitence, à chaque nouveau péché elle me rassurait.

« T’as pris ton pied ? Il t’a fait du bien ? T’en fous, je t’absous. »

J’avais déverrouillé le tél pour lui montrer une photo de l’architecte quand un nouveau message est arrivé. C’était le « bonjour » du garçon.

« Oh regarde, trop mignon ! » m’a échappé en lui montrant la photo de son profil WhatsApp.

Elle a froncé les sourcils.

« Mais tu lui donnes des cours de soutien ou il vient jouer à la Play avec ton fils ? »

J’ai éclaté de rire.

« C’est qui ? Il est majeur ? »

« Il a bientôt vingt-cinq ans et il vit à Crémone. Je déconne avec lui au téléphone, c’est tout. Tu me vois sortir avec des gamins ! » ai-je dit avec un faux ton de mégère.

Valeria m’a pris le tél, a regardé encore un peu la photo d’Adriano et a ajouté : « Dis donc ! Il est beau gosse, le minet. Ça promet… »

« Oui. Il est beau. »

« Alors vas-y ! S’il est majeur et que tu risques pas la taule, pourquoi tu le rencontres pas ? »

« N’importe quoi ! Il m’amuse, mais j’y pense même pas. C’est pas mon kiff », ai-je dit en reprenant le tél.

« Putain c’que j’t’envie. Mais tu m’connais, moi si j’aime pas, j’peux rien faire avec un mec. »

Valeria était malheureuse en mariage depuis des années et, depuis deux ans, vivait une liaison clandestine encore plus malheureuse avec un ancien camarade de classe. Une histoire qui ne l’exaltait ni au lit ni dans la tête. C’était devenu aussi ennuyeux et compliqué qu’un second mariage.

« Quand tu veux, je t’explique comment t’inscrire. Comme ça tu largues cette espèce d’amant mort que tu te traînes… Si tu dois te contenter d’un mort, autant te faire celui que t’as à la maison. »

On a ri, complices. On savait toutes les deux que Valeria ne s’inscrirait jamais. C’était le genre de femme qui ne baisait que par amour, et qui se racontait que c’était bien comme ça. Son tél a vibré : le groupe des parents. Valeria s’y est jetée à coups de pouces, ultra rapide. Fête de fin d’année, cadeaux, playlist pour les enfants. Elle répondait à cinq mamans en même temps sans lever les yeux.

Je la regardais avec la cruauté de celle qui se sent à l’abri. Je pensais à tout ce qu’elle avait avalé — des bites, des silences, des dîners avec ce mari. Elle qui parlait et lui qui regardait son téléphone, elle qui enfilait une nouvelle nuisette et lui qui se tournait de l’autre côté. Je pensais à l’amant qui éjaculait sur elle en trois minutes et qui après lui envoyait un petit cœur sur WhatsApp. Et elle qui répondait avec un petit cœur pareil, comme si ça suffisait. La bouche et la chatte pleines de foutre sans rien en tirer. Pas même un orgasme qui lui fasse oublier son prénom, et à la fin pas même un putain de vingt sur vingt.

Elle avait tout fait bien, Valeria. Les parents contents, le fiancé qu’il fallait, le mariage, les enfants. Chaque case cochée. Et maintenant elle était là, la quarantaine passée, à se taper un mort pour ne pas dormir seule dans sa propre vie. Si elle s’était plainte on l’aurait regardée de travers, si elle avait baisé par envie on l’aurait traitée de pute, et si elle ne faisait rien — et Valeria ne faisait rien — un jour elle se serait regardée dans le miroir et elle aurait vu sa mère. Cette bouche serrée, les lèvres pincées. « Les femmes bien ne font pas ça ».

La mienne aussi avait cette bouche. Je la revois repasser le soir, en silence, avec la tête de celle qui n’attend plus rien.

Valeria s’est levée pour aller aux toilettes et j’ai demandé l’addition. En douce, j’ai pris une photo de mes jambes nues croisées sous la table, je l’ai envoyée à Adriano avec « Bonjour petit ! » et je suis restée à fixer l’écran. Puis j’ai souri : les deux coches bleues me confirmaient que le message, et la photo, avaient été vus. Tout de suite. Comme toujours.

Valeria revenait vers la table. Elle avait une taille magnifique, fine au-dessus d’un cul généreux — un cul encore bien placé malgré la quarantaine bien dépassée. Ce que j’aurais voulu la savoir heureuse. En la regardant revenir, je l’ai imaginée tout plaquer : le mari, l’amant, les peurs. Je l’ai vue en robe rouge, marcher pieds nus, sans se retourner, et l’espace d’un instant il m’a semblé la voir vraiment ainsi.

Quand elle s’est assise, je l’ai fixée en souriant. Elle a rajusté sa robe d’un geste machinal.

« Tu sais quoi ? Tu devrais t’acheter une robe rouge. Je suis sûre qu’elle t’irait divinement. »

Valeria a haussé les sourcils, perplexe, avec ce sourire qui disait « t’es folle ».

En sortant, je lui ai fait un clin d’œil et je l’ai prise par le bras tandis qu’on marchait vers San Babila. Elle a mis un instant à comprendre que j’allais lui lâcher autre chose.

« Me dis pas qu’il y en a un autre… »

J’ai acquiescé en souriant.

« Raconte. » Les yeux allumés d’une gamine devant le prochain conte.

Je lui ai raconté pour Massimo. Un avocat de Florence que j’avais rencontré la semaine d’avant. Grand, mains soignées, et cette façon de s’asseoir large sur la chaise qu’ont les hommes habitués à prendre de la place. Quand il parlait il me regardait la bouche, pas les yeux. Fils d’un grand juriste.

« Tu te rends compte, j’ai étudié dans les livres de son père ! Mais c’est pas le genre à vivre de ses acquis, ça se voit dans ses yeux qu’il veut prouver quelque chose. Un type comme ça au lit il ne se ménage pas. Demain après-midi je me le fais. »

« Mais ces hommes du site, ça ne s’arrête donc jamais ? » a plaisanté Valeria.

« Quand il n’y en aura plus, je me fierai à ce que le destin mettra sur ma route. Je suis sûre que le site des infidèles ne m’en voudra pas si je lui suis infidèle aussi. »

On a ri. Puis je lui ai claqué un baiser sur la joue et on s’est dit au revoir.

Je suis rentrée chez moi toute contente. Le printemps, des messages sur le tél, deux amants au programme et mon amie qui allait peut-être s’acheter une robe rouge.

Chapitre 3

Une proposition indécente

Je l’avais rejoint à l’hôtel du centre où il descendait d’habitude quand il venait à Milan pour ses audiences. C’était vraiment un bel homme. Je le regardais, allongé nu sur le ventre, en silence. Son portable en mode avion sur la table de nuit, à côté de sa montre : ni l’un ni l’autre n’avait reçu un seul regard depuis deux heures.

Moi aussi j’étais nue, adossée à la tête de lit, les jambes allongées sur les draps, frôlant celles d’un homme que je connaissais depuis quelques jours. Je fumais et je le regardais. Il respirait doucement, détendu. Il avait obtenu ce qu’il voulait et n’avait plus besoin de faire semblant.

Ils faisaient tous pareil. L’avocat, l’architecte, celui rencontré à cette fête, celui qu’une amie m’avait présenté, ceux du site de rencontres. Tous avec les mêmes discours, les mêmes poses, cette assurance de l’homme qui t’explique même ce que tu veux, comme si tu ne le savais pas. Pour te baiser sans dépenser un centime, ils jouaient la comédie, chacun à sa manière, en suivant le même scénario. Et puis, après le sexe, ils devenaient calmes, détendus, presque vrais. Comme si c’était seulement en jouissant qu’ils arrêtaient de jouer la comédie.

Dans l’ensemble ça s’était bien passé. Massimo s’était donné du mal. Trop. Il suivait le « Manuel du parfait baiseur », le cycle des positions de base de tout bon porno qui se respecte — lui dessus, puis moi, de côté, à quatre pattes — changeant de chorégraphie chaque fois que j’étais sur le point de jouir. Il avait l’air sous tension, plus attentif à me montrer les acrobaties dont il était capable qu’à profiter de la baise. Plus d’une fois j’ai failli lui dire : « Il n’y a pas de réalisateur planqué dans l’armoire, arrête d’en faire des caisses et baise-moi » ; ou : « Si je gémis ça veut dire que ça me plaît comme ça, c’est pas un code pour te demander de me montrer autre chose ». Mais si je l’avais fait la bonne bite qu’il avait entre les jambes aurait débandé net.

Enfin, je le connaissais à peine, mais Massimo n’avait pas l’air du genre à te laisser sur ta faim. Il m’aurait emmenée au bout avec sa langue ou ses mains. Sauf que ce n’était pas ce que je voulais. Après tout, on n’offre pas un cadeau de Noël magnifiquement emballé pour empêcher son destinataire de le déballer et d’en profiter, non ?

Alors, en plein missionnaire, quand j’ai compris qu’il allait encore changer de position, j’ai pensé : « Il veut me prouver qu’il est bon ? Disons-le-lui… » Je l’ai serré fort entre mes jambes et je lui ai susurré deux obscénités à l’oreille. Un « Je deviens une grosse salope avec toi » ou un « Je la sens bien ta grosse queue » sont des formules magiques — à éviter avec les timides, mais d’un effet foudroyant sur les hommes comme Massimo. Et effectivement à partir de là il s’est mis à y aller pour de bon, oubliant tout le falbala, pendant que moi je lui mordais le cou de temps en temps. Il a mis ses mains sous mon cul, ses doigts enfoncés dans mes fesses, et s’est mis à me pilonner longuement, comme je le voulais, libre de me dire des saloperies, libre de me les faire.

J’ai joui plusieurs fois. Puis il a joui lui aussi, et je suis certaine que de tout le répertoire de positions qu’il m’avait réservé, le dernier missionnaire était celui qu’il avait le plus aimé.

Maintenant il était là, en silence, enfin détendu.

J’adore ce silence d’après. Deux corps immobiles, chacun à sa place, sans besoin de rien dire. Je le savourais en fumant doucement, sachant que cet instant finirait avant ma cigarette.

« Tu es extraordinaire », a murmuré Massimo d’une voix de séducteur, allongeant la main pour me caresser le ventre.

Et voilà. Avec un peu de chance, il me demanderait quand on se reverrait ; sinon, il se mettrait à me raconter sa vie, son besoin de chaleur et de couleur. Une rengaine qui, en gros, se résumait à : « Je veux pomper ta chaleur et ta couleur. »

J’ai éteint ma cigarette et lui ai passé la main dans les cheveux, l’invitant à se mettre sur le dos.

« Tu dînes avec moi ? » a-t-il demandé.

J’ai dit oui et je me suis mise à califourchon sur lui. On dînerait ensemble, bien sûr, mais je ne le reverrais plus. Pas envie. Mais avant le dîner je comptais déballer et savourer au moins une dernière fois son cadeau de Noël.

Plus tard, on est allés à Brera.

Massimo avait choisi un restaurant avec des bougies sur la table, naturellement. Un verre de vin suffit pour qu’il repasse en mode « conquérant », comme si le sexe n’avait rien changé, comme s’il jouait encore son numéro. Et naturellement il s’était mis à parler de lui. Pas la vérité, évidemment, mais sa version. Une version bienveillante qu’à force de se la répéter elle était devenue vraie. Les succès, les voyages, sa femme qui ne le comprenait pas. Le tout assaisonné du refrain sur combien une femme comme moi lui manquait.

Je le regardais et je pensais : il est comme tous les autres. Il avait besoin que je l’admire, que je le materne, que je lui dise à quel point il était incroyable. Un gamin qui veut que maman le câline, mais dans un corps qui le fasse bander. Et le pire c’est qu’il y croyait vraiment — que pour m’avoir bien baisée un soir il m’avait laissé quelque chose de plus qu’un lit défait. Il ne savait pas que tout ce cinéma me donnait juste envie de serrer les cuisses. Heureusement que je ne le reverrais plus.

Il parlait encore et encore et j’avais du mal à le suivre. Et en plus j’avais un mal de tête qui ne faisait qu’empirer.

Puis d’un coup j’ai réalisé : c’était sa voix, la coupable ! Les discours interminables qu’il me débitait sur sa femme, avec un accent et une cadence insupportables ! Ça faisait une demi-heure qu’il délirait : monstre de femme, monstre de mère, monstre d’épouse, et il en rajoutait, détail sur détail.

Un flash.

J’ai pensé à elle, à la vie vide qu’elle devait mener à côté de ce type-là, cernée de lourds silences et d’incessants reproches, et je me suis amusée à imaginer qu’elle pouvait être « Nuage79 » ou n’importe quel autre pseudo féminin de mon site de rencontres. Qu’excédée, elle se soit inscrite elle aussi et qu’elle baise à droite et à gauche. Après tout, il fallait bien que quelqu’un en profite, de ce mariage.

En retenant un petit rire, j’ai fait semblant de devoir partir.

« Mon Dieu, pardon, excuse-moi, je ne m’étais pas rendue compte qu’il était si tard. » Je le saluais déjà.

Massimo m’a pris la main. « Quel dommage ! Mais bon, dès que je reviens à Milan je te préviens. J’ai envie de te revoir. C’était formidable aujourd’hui. »

Je l’ai embrassé sur la joue. « Bien sûr, c’était formidable. Appelle-moi dans la semaine. » J’étais déjà en train de sortir.

Cinq minutes plus tard, dans le taxi, j’ai bloqué son profil et mis le numéro dans ma longue liste de « appels et messages à rejeter automatiquement ».

J’ai rangé le téléphone dans mon sac. Cette rencontre m’avait gonflée. J’ai baissé la vitre du taxi et l’air chaud de juin m’a caressé la nuque, emportant avec lui l’odeur de Massimo.

J’ai repris le téléphone et j’ai écrit au jeunot.

« Et si je te faisais une proposition indécente ? »

« J’accepterais », a-t-il répondu sans rien ajouter.

« Prends une chambre d’hôtel demain soir. Envoie-moi l’adresse et le numéro de la chambre. Je te rejoins et tu me promets de te laisser renifler tout entier. Et après, peut-être qu’on se regarde… »

« Ça marche. »

Ça m’a vraiment surprise. Je n’arrivais pas à croire qu’il ait accepté comme ça, sans réserve, une proposition aussi folle — et risquée : après tout, j’étais une parfaite inconnue.

Alors que le taxi freinait, je me suis retrouvée à sourire. C’était si rare que quelqu’un parvienne à me prendre au dépourvu.

Chapitre 4

L’apéritif

J’avais enfilé une petite robe élégante très décolletée, talons de douze centimètres, les cheveux tout juste sortis de chez le coiffeur, et j’étais très maquillée. En descendant du taxi devant l’hôtel, j’ai imaginé que le réceptionniste pourrait me prendre pour une pute, mais l’idée, au lieu de me gêner ou de m’intimider, m’a excitée.

« S’il doit me prendre pour une pute, qu’il me trouve au moins une superbe pute », me suis-je dit. J’ai remis une couche de rouge à lèvres, élargi le décolleté de la robe et je suis entrée dans le hall d’une démarche fluide.

J’ai dit que je montais à la 110, qu’un garçon m’attendait et que je payais. La pensée « C’est une pute » a traversé sans aucun doute l’esprit du réceptionniste, mais cet indice — les putes ne pensent pas à payer la chambre, si ? — ajouté à la voix, à la robe, à l’alliance au doigt, lui suggérait que j’étais peut-être une Dame… Une Dame ?

J’ai adoré l’avoir mis mal à l’aise. On ne traite pas de la même façon les Dames et les putes.

Adriano observait la scène depuis le petit salon en face de la réception. Il s’est approché, la voix mal assurée : « C’est toi, Anna ? »

Le réceptionniste a sursauté. Quelle femme sans nom se fait attendre dans un hôtel, si ce n’est une pute ? Le quiproquo dans lequel se débattait son cerveau, je l’ai trouvé sacrément excitant.

Et puis Adriano m’excitait, ce garçon tellement attirant, encore plus beau en vrai que sur les photos, si différent de mes amants habituels. Jeune, grand, un corps magnifique et le regard intimidé.

« Oui, c’est moi », ai-je répondu.

Je me suis approchée, la bouche contre son oreille, me haussant légèrement sur mes talons, frôlant à peine le cul sur le comptoir, presque sous le nez du réceptionniste.

« Avant de monter dans la chambre, je veux prendre un apéritif au bar d’en face », ai-je murmuré.

Puis j’ai glissé avec assurance ma carte d’identité sur le comptoir de la réception. Le réceptionniste a lu mon âge et l’état civil de femme mariée, a regardé le décolleté, n’y a compris que dalle, a bredouillé quelque chose à propos de photocopies, après, oui, merci… Et je suis prête à jurer que dans son calbut, quelque chose avait visiblement décidé de se réveiller.

Nous sommes allés nous installer à une table du bar en face de l’hôtel.

Mon doigt parcourait lentement le bord du verre de Campari. Froid. Rouge. Brillant.

Le garçon était assis raide, les jambes ancrées à la chaise. Nerveux, presque méfiant. Je le fixais, savourant chaque instant de son embarras.

J’ai arrêté de le regarder et j’ai suivi des yeux le mouvement de mon doigt sur le bord du verre, l’ongle rouge qui grattait le verre. Je voulais lui paraître ennuyée mais j’étais extrêmement attentive. Je percevais son regard et son émotion. De temps en temps je relevais le visage et je le regardais droit dans les yeux. Des yeux de femme de quarante-quatre ans, effrontée, sûre d’elle, dans les yeux d’un garçon ému.

Quelle scène… Je la voyais de l’extérieur. J’aurais voulu être ailleurs pour la regarder, et mouiller.

Il m’a demandé ce que je faisais dans la vie. J’ai répondu. Il a hoché la tête comme s’il avait compris, mais son regard s’était posé sur mon décolleté et il n’avait pas réussi à le détourner à temps. Il s’est passé une main sur la nuque — un geste de gosse — et a changé de sujet. Il n’avait pas la moindre expérience de ce genre de rendez-vous et ne savait pas le cacher. Ça m’amusait.

J’ai commencé à l’étudier en détail. Brun, la peau claire, les yeux sombres, un sourire qui tremblait sur ses lèvres. Et de larges épaules, des bras musclés, des mains fermes. J’ai changé de position, je me suis penchée en avant pour mieux le regarder, avec insolence.

Et plus je le regardais, plus il me plaisait. Plus je le regardais, plus je me plaisais.

Et moi, je lui plaisais.

Malgré la légère méfiance qui affleurait parfois sur son visage, malgré l’incrédulité devant la tournure du rendez-vous, ses yeux et sa voix n’arrivaient pas à cacher son émotion. À un moment il a tendu la main pour prendre son verre et elle tremblait. Il ne l’a pas caché, il n’a même pas essayé. Il m’a regardée et a haussé les épaules, comme pour dire : je suis comme ça.

Ce geste m’est arrivé dans le ventre. Je ne m’y attendais pas : je comptais jouer à flirter avec un gamin, pas qu’il me rentre dedans comme ça.

Ce qui m’attirait autant c’était la candeur mêlée à l’excitation, une timidité qui avait cédé devant l’envie d’oser. Parce que lui, peut-être, s’attendait juste à se faire renifler, ou à regarder un film, ou à rester avec les couilles pleines sans rien espérer de plus…

Deux fois je l’ai surpris à fixer mes jambes. Deux fois je lui ai souri. Chaque fois il rougissait et moi, putain, je me suis surprise à penser « Je te veux ». Non. « Je te veux tellement. »

J’ai commencé à lui raconter des rencontres avec des hommes du site, sans épargner les détails scabreux, en sirotant mon Campari, accompagnant les histoires d’un regard effronté. Régulièrement, Adriano rougissait et baissait les yeux. C’était tendre. Je riais et je l’assaillais de questions, en glissant un mot cru par-ci par-là.

« Tu as déjà rencontré d’autres femmes du site ? »

« Et tu les as baisées ? »

Il a cligné des yeux et baissé le regard. Je me suis penchée un peu plus sur la table, jouant avec le bord de mon verre.

« Pourquoi tu aimes les femmes mûres ? »

Silence. J’ai souri.

« Tu t’es déjà branlé au téléphone avec l’une d’elles ? »

Il toussota.

« Et en pensant à moi ? »

Je le forçais à me regarder s’il baissait les yeux. Quand j’étais certaine d’avoir de nouveau capté son regard, je me taisais, je redevenais sérieuse, je faisais la moue et je passais lentement la pointe de la langue sur mes lèvres. Il rebaissait les yeux et un frémissement passait dans sa respiration, comme si l’émotion qu’il avait eue jusque-là dans la gorge se déplaçait d’un coup vers le bas, lui gonflant la bite. Ça me plaisait à mourir de penser qu’il se sentait comme ça, ému de la gorge à la bite.

À un moment je l’ai chopé qui ne regardait pas mes yeux mais ma bouche. Il a mis un instant de trop à relever la tête, et à ce moment-là je l’ai vu — il ne rougissait plus seulement. Il s’était penché vers moi sans s’en rendre compte, son corps devançant sa tête.

Je lui ai posé une question — je ne sais plus laquelle, encore une de mes provocations — et il n’a pas baissé les yeux. Il m’a regardée. Ferme. Pas effronté, pas sûr de lui. Ferme. Comme si pendant une seconde il avait arrêté d’avoir peur et m’avait vue pour de vrai. J’ai senti mon estomac se nouer. Ça n’a pas duré. Il a détourné le regard, redevenant le gamin timide qu’il était, et le moment est passé. Mais moi je l’avais senti. Quelque chose qui n’avait rien à voir avec la candeur, ni avec l’inexpérience.

Quelque chose que, j’en étais sûre, j’allais lui arracher avec la langue.

Chapitre 5

À pas de danse

Je ne l’aurais jamais imaginé, je le jure. En marchant avec lui vers la 110, presque en silence, moi sachant parfaitement quoi faire, lui visiblement non, je pouvais penser à tout sauf à comment ça allait finir. Je marchais juste derrière lui, exprès, car je voulais qu’il sente mon regard sur lui, qu’il ait bien conscience de se trouver à un bal où c’était moi qui menais la danse même si c’était lui qui précédait mes pas.

Je regardais son dos et je pensais. Lui il a vingt-quatre ans. Moi les vingt-quatre ans je les ai eus, et puis je les ai vécus. Deux maris, le premier quand je n’avais pas encore fini la fac. Trois enfants : un grand, adulte et merveilleux, fait sans trop y réfléchir ; deux petits, désirés et pleins de promesses. Diplômée à vingt-deux ans, et puis le parcours habituel : cours, examens, concours, habilitations. Un cabinet en centre-ville, de grands clients, dix heures de boulot par jour. Toute une vie sans jamais me satisfaire, à garder l’esprit vif pour ne pas m’abrutir. Et c’était justement ça, cette même soif de ne pas rester en place, qui me faisait marcher dans ce couloir derrière un garçon qui ne savait rien de moi.

À ce moment-là il ne savait pas encore. Il ne savait pas. Et c’était ce qu’il y avait de plus beau chez lui.

Je le voyais à sa façon de marcher : sans pose, sans la raideur calculée des hommes que je connaissais, ceux qui même dans un couloir d’hôtel avançaient comme si quelqu’un leur attribuait une note. Adriano marchait, sa gêne sur lui, sans essayer de la cacher. Ça se voyait à ses épaules, légèrement rentrées, au pas qui hésitait juste avant chaque porte. Et ça — le voir avancer sans masque vers quelque chose qui le submergeait — c’était exactement ce qui me plaisait. Il ne jouait pas la comédie. Il ne se pavanait pas, ne ralentissait pas pour m’attendre, ne se retournait pas avec le sourire forcé que tous les autres auraient déjà sorti à ce stade. Il marchait, simplement, nerveux, sans savoir quoi faire de ses mains. Je regardais sa nuque et je ressentais une envie folle de m’approcher et de le renifler là, juste là, sur ce bout de peau entre le cou et les cheveux. Je ne l’ai pas fait. Mais cette envie m’a accompagnée jusqu’à la 110 comme une bête chaude accrochée à mes jambes.

Dans ce couloir, avec la moquette qui étouffait le bruit de mes talons et son dos devant moi, quelque chose ne collait pas. Je savais exactement ce qui allait se passer dans cette chambre. Je l’avais fait des dizaines de fois. Je le savais. Mais je n’avais jamais marché comme ça vers une porte. Je me suis demandé ce que foutait un garçon de vingt-quatre ans sur un site pour mariés, un mec qui pouvait se taper n’importe quelle fille de son âge. Pourtant, en regardant son dos, je me sentais entière. Peut-être que lui aussi m’avait vue comme ça, et que c’était pour ça qu’il était dans ce couloir avec moi. Oui. Peut-être qu’on s’était flairés. Et c’est pour ça que maintenant je marchais derrière lui, les yeux sur sa nuque, crevant d’envie d’y fourrer le nez.

La 110 était au fond du couloir. On est entrés.

Adriano avait un air maladroit, voire indécis. J’ai décidé de le mettre encore plus mal à l’aise : j’ai pris un air sérieux, presque agacé, et je me suis déplacée dans la chambre avec une grande aisance. Tout était silencieux, rien que le bruit de mes talons sur le sol.

« Je vais dans la salle de bains », ai-je dit.

Je me suis enfermée. J’entendais ses mouvements de l’autre côté de la porte. Je l’imaginais tourner dans la chambre, se demandant si j’étais en colère et pourquoi, s’il avait dit quelque chose de travers ou fait un faux pas. J’ai fumé une cigarette en me souriant malicieusement dans le miroir.

Quand je suis sortie, la chambre était dans le noir. Adriano s’était assis sur le lit devant la télé allumée sur rien.

« C’est bien ce que tu regardes ? » lui ai-je demandé en l’appelant par son nom de famille.

Puis je me suis plantée debout entre lui et le téléviseur, le cul à hauteur de son visage, et j’ai répété : « C’est bien ce que tu regardes ? C’est mieux que ça ? »

Il a bredouillé quelque chose que je n’ai pas compris pendant que moi, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde, j’enlevais ma robe, mon soutien-gorge et ma petite culotte.

Je me suis allongée sur le lit, sur le dos, avec seulement une combinaison sur moi.

« Tu ne viens pas ? » lui ai-je dit.

Il s’est approché, puis il s’est rassis, a enlevé ses chaussures et s’est allongé de nouveau, sur le côté, le visage vers moi. Putain ce qu’il était ému. J’avais l’impression de sentir tout son trouble.

Il a approché son visage du mien. Je suis restée suspendue, immobile. Puis je me suis écartée d’un coup.

« Pardon, je n’allais pas t’embrasser. Je voulais juste sentir ton odeur. Pardon. »

Sa voix qui tremblait m’est entrée dedans. « Dis donc, mon garçon », ai-je pensé. « Il voulait me renifler… »

Je me suis mise lentement à califourchon sur lui.

« J’espère que tu prends des notes, mon garçon. Ça, on ne te l’apprend pas à la fac », lui ai-je dit tout bas.

J’ai approché mes doigts de son visage. J’en ai parcouru les contours — le front, les sourcils, les paupières, le nez, la courbe des lèvres, les joues, l’os de la mâchoire. Puis je me suis penchée pour le renifler, son souffle me chatouillait le cou. Je l’ai reniflé partout.

Adriano était encore entièrement habillé. Sur les parties de son corps qui étaient découvertes, je le humais doucement, lentement ; sur le torse et les jambes, là où il avait son tee-shirt et son pantalon, je le respirais fort, frottant le nez et les lèvres contre le tissu, comme un chien qui flaire une piste. En dernier je lui ai reniflé la braguette. Je poussais du nez contre son aine, tendant le tissu du pantalon, posant la joue juste là pour sentir, dessous, en relief, sa bite déjà dure. Je suis restée un moment immobile et j’ai allongé les mains en haut, lui mettant mes doigts dans la bouche.

Puis je me suis redressée, remise à califourchon sur lui, et j’ai pris son visage entre les mains. Je l’ai regardé dans les yeux. Il avait les pupilles tellement dilatées que je ne voyais plus l’iris. On aurait dit deux lacs noirs.

Il a posé ses mains sur mon front, mes tempes, et une douceur immense m’a traversée. Je suis descendue pour l’embrasser sur la bouche. Un baiser souple et profond.

« Trop doux… », ai-je pensé. C’était une sensation étrange, si inhabituelle qu’elle m’a fait peur. J’ai résisté. J’ai refusé de fermer les yeux et de m’y laisser glisser. Je me suis détachée et j’ai commencé à le déshabiller avec ferveur, comme pour reprendre le contrôle. Le tee-shirt arraché, mes doigts frénétiques sur les boutons de son jean.

Lui, de temps en temps, m’arrêtait, reposait ses mains sur mes tempes, me regardait avec ces yeux immenses. Et chaque fois j’étais engloutie par cette sensation de douceur entremêlée d’émerveillement. Je ne pouvais pas m’empêcher de lui sourire et de l’embrasser encore sur la bouche. On était dans un photogramme de miel.

« Trop doux. Trop tout », ai-je pensé de nouveau. Et de nouveau j’ai essayé de résister, me remettant frénétiquement à le déshabiller. Le jean, le caleçon.

Il était complètement nu maintenant, allongé, son érection parfaite. On s’est enlacés et on a roulé sur le lit pour inverser les positions. C’était lui sur moi, maintenant. Combien de vie dans ces yeux, combien de douceur, combien de désir. Il était beau d’une façon qui faisait mal. Mes mains tremblaient. Ça faisait longtemps que mes mains n’avaient pas tremblé. Je les lui ai mises sur les fesses et je l’ai appelé par son nom de famille.

« Donne-la-moi dans la bouche », lui ai-je dit, l’invitant de mes mains à se mettre à califourchon sur ma poitrine et à me pointer la bite sur le visage. Je l’ai vu écarquiller les yeux, ce noir énorme de ses pupilles qui s’élargissait encore. Il s’est aussitôt exécuté.

J’avais sa queue gonflée devant les yeux. J’ai commencé à passer les doigts dans ses poils, à tracer du bout des doigts les lignes des veines gonflées sur sa hampe, puis son gland. En même temps je le respirais fort, je me nourrissais de son odeur.

J’ai soulevé la tête pour frotter sa queue sur mon visage, sur mes paupières, sur mes joues, sur mes lèvres fermées. Je frottais et je reniflais. Adriano me regardait, tellement excité et un peu perdu, puis il recommençait à me tenir les tempes de ses mains, à plonger ses yeux dans les miens, à glisser dans le photogramme de miel.

De nouveau je me suis efforcée de chasser cette douce sensation qui m’envahissait. J’ai levé les bras, agrippé la tête de lit et l’ai invité à me retenir.

« Baise-moi la bouche. »

Il approche la pointe contre mes lèvres. Je les entrouvre.

Il va et vient dans ma bouche, lentement, plus profond à chaque poussée. Ma langue caresse son gland, son frein, sa hampe à chaque coup ; je penche le cou pour le faciliter, pour qu’il glisse entre ma langue et mon palais, qu’il atteigne le fond de ma gorge jusqu’à me faire monter les larmes aux yeux. Puis, quand ses couilles battent mon menton, je le suce en rythme, ma langue accompagne le mouvement. Ça me plaît tellement que j’écarte les jambes et que j’ondule du bassin. Je ne cesse de le regarder dans les yeux : tantôt il les ouvre grand, tantôt il les ferme à demi en renversant la tête en arrière. Puis il revient chercher les miens.

Il pulse fort et je comprends qu’il va jouir. Je perçois une hésitation — peut-être qu’il ne sait pas s’il peut jouir dans ma bouche, s’il doit se retirer ou quoi. Je lâche la tête de lit, je cherche ses mains qui me bloquent les bras. Je les serre fort. Avec sa bite qui me remplit la bouche, je hoche la tête deux fois, je l’encourage à s’abandonner. Ses yeux énormes et noirs se voilent, ses paupières luttent pour rester ouvertes, son regard perd ses repères, tandis que sa bite pulse plus fort et me verse son sperme dans la gorge.

Je suce, j’accompagne la vague des jets de foutre chaud et doux ; je suce et je presse ma langue contre sa hampe pour en calmer les frémissements ; je suce et j’avale pendant que mes mains serrent les siennes qui tremblent.

J’ai l’impression de lui sucer l’âme.

Je l’ai gardé un instant dans ma bouche. Puis je l’ai laissé glisser.

Ce fut une longue nuit. Je l’ai fait mien et j’ai été sienne maintes fois. En silence. C’était toujours moi qui décidais les moments et les positions. Je me suis mise à quatre pattes devant le miroir et je l’ai incité à me prendre par-derrière, l’invitant à regarder mon visage dans la glace. Je l’ai chevauché par-dessus, m’empalant sur lui et me balançant d’avant en arrière. Je l’ai fait se mettre debout : « Je veux te sucer la bite à genoux et je veux que tu te regardes dans le miroir. Il faut que tu te rendes compte à quel point tu es beau. »

J’avais tout décidé. De me le faire. Comment me le faire. De combien de façons et combien de fois me le faire.

Mais je n’avais pas gagné.

Je l’ai compris à son étreinte après avoir joui ensemble, moi encore à quatre pattes et lui lourd derrière moi. Enlacés furieusement, presque douloureusement, comme deux survivants d’un naufrage, sûrs de s’être sauvés, vivants et heureux.

Chapitre 6

Détournements

Cet été-là les enfants faisaient l’aller-retour à la mer avec mon mari, moi je restais à Milan avec le boulot et le site ouvert. Mariée j’étais et mariée je restais. Tout fonctionnait parfaitement, sauf que cela fonctionnait sans moi.

Je continuais à voir des hommes. L’un durait une semaine, un autre deux, un autre un mois. Je les emmenais dans mon lit et le lendemain matin je ne me souvenais plus du goût de leur bouche. Adriano n’était encore, dans mon esprit, qu’un parmi d’autres. Pourtant, de ceux que j’ai vus entre la première rencontre avec lui et le moment où notre relation s’est stabilisée, il ne me reste en mémoire que des chambres, des draps, un minibar, la lumière de la salle de bains laissée allumée. Pas les visages. Les visages je les ai perdus.

Si je m’en souviens d’un, c’est parce que c’était gênant. Le seul mauvais choix.

Gianluca était un quadra séduisant, drôle. Il avait le bon timing, le sens de la répartie. Le genre de type qui te fait rire au bar et tu te dis qu’au lit ce sera pareil. Ce n’était pas pareil. Il me touchait avec fougue et sans le moindre tact. Le type qui t’embrasse fort persuadé que plus c’est fort, mieux c’est, qui t’attrape les seins comme s’ils étaient les siens et ne remarque pas que tu t’es raidie.

Et après il finissait tout de suite.

La première des deux fois où on a baisé, lors du seul après-midi passé ensemble, il a joui à peine dix secondes après m’avoir pénétrée. Il m’a serrée dans ses bras.

« J’étais trop excité, tu me plais tellement. »

J’ai rendu l’étreinte et je lui ai caressé le dos comme on fait avec un enfant après un cauchemar. Pas pour lui, pour moi : je ne voulais pas avoir gâché un après-midi.

La deuxième fois, il a tenu peut-être cinq secondes de plus que la première.

« Je te désirais trop », s’est-il justifié. Mais c’est quand il a ajouté, tout fier : « Quand même, c’était mieux que la première, non ? », que j’ai compris. Cinq secondes de plus et il se mettait la moyenne.

Combien de fois je m’étais tapé la même scène. L’étreinte d’après, la petite voix douce, le « t’inquiète pas chéri », en gardant ma rage pour le taxi du retour. À leur cajoler l’ego comme si c’était mon boulot, comme si leur bite méritait toute ma patience et mon plaisir même pas dix secondes de plus.

C’est pour ça que je n’ai pas écouté une troisième excuse. Je me suis amusée à le titiller de sang-froid avec les mains, en l’amenant tout près du point de non-retour pour tout couper au meilleur moment, me lever du lit, me rhabiller et partir, en le laissant là, nu, la bite en l’air, à finir tout seul si ça lui chantait.

Avec d’autres au lit ça s’était mieux passé, du moins en termes de durée et de taille de bite — les deux seules choses dont ils se vantent le matin. Mais aucune de ces expériences n’avait égratigné l’empreinte du garçon.

En moi sonnait l’alarme et je faisais semblant de ne pas l’entendre. Je ne lui demandais pas de se voir à chaque fois que j’en avais envie. Je détournais mes envies vers l’amant du moment, plus expert, plus pratique. Je baisais avec n’importe qui pour ne pas l’appeler. Je me forçais.

De temps en temps, cependant, je n’arrivais pas à résister, et on se voyait.

J’avais envie de cette douceur dense comme du miel. Je ne savais pas où la mettre, cette envie. Avec les autres il y avait un avant et un après : avant le désir, après le taxi. Il suffisait de se rhabiller. Avec Adriano l’après ne finissait pas. Ça restait collé. Comme un parfum qui ne part pas même sous la douche. Je ramenais tout chez moi — l’odeur, la chaleur, et une envie étrange de rester sans rien sur moi même après, même seule, comme si mon corps ne voulait plus se couvrir.

C’était gênant et inquiétant, ce truc. Ça foutait en l’air mes plans de pécheresse efficace et organisée. Ça ne demandait rien. Et moi je ne savais pas comment me défendre de quelque chose qui ne demande rien.

« Une autre fois », me disais-je. Pourquoi m’en priver ? Encore une fois. Juste une fois.

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